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les archives 2009-2010

 

Impressions de Macédoine,
                             
Μακεδονία, χώρες του μελιού, των πεταλουδών και των ποιητών
Macédoine, le pays du miel, des papillons et des poètes

Un pays tendu sur une main, palpitant rugueux et doux, chaud comme ses vins, muet comme ses montagnes d’ambre et de vert secret, toute vie fondue dans l’espace avec l’histoire retournée sous la  peau, là où fermentent les blessures de la fierté.  

Derrière lui la vierge azurée de l’iconostase confirme d’un hochement du front, et Saint Georges frémit un peu dans son icône, histoire de respirer sous l’amas de chaussettes et de billets.

 « Sous Tito c’était bien mieux », conteste le chauffeur de taxi en hochant  lourdement la tête. De sa main droite il téléphone, de la gauche il lâche le volant pour se gratter la nuque. Aucune ceinture de sécurité. Pourquoi s’en faire ? L’avenir vient de toute façon.

Lesnovo rêve au bord du ciel, accroché à une falaise sans âge où chaque printemps se croit le premier. Là-bas à Negotino, dans l’autre monastère, quatre petites vieilles en fichus continuent de chanter en se signant une mélopée qui rappelle la sainteté des mères. Chaque jour elles trottinent leurs vingt kilomètres quotidiens vers  le monastère, afin de servir ces sources qui les ont guéries jadis.
                        
La plus rayonnante se nomme bien sûr Lenka, comme l’héroïne du poème de Kosta Ratsine. Les lycéens portent l’uniforme de la jeunesse du monde : tous en jeans, baskets, Tshirts, à chanter les tubes du paradis occidental : « Mon mec à moi » est devenu celui de tout le monde. Mais les profils si purs des jeunes macédoniennes sont ceux des déesses dans les temples antiques, leurs yeux clairs sont ceux de la Vierge dans les iconostases. Elles sont descendues des villages pour accueillir l’avenir qui passe sur l’autoroute.

Dans les rizières, hérons et cigognes arpentent le jour, innocentent les frontières toutes proches de la Grèce et de la Bulgarie, les montagnes d’ambre se déplissent comme les sourires des vieux fumeurs de tabac assis devant leurs échoppes, pour aider le jour à passer.

Ils prennent leur joie à être lents comme la bonté de la vie, entièrement présents à l’or des secondes : de l’argent ils n’en ont pas de toute façon, ni vraiment de travail. Mais le temps ils l’ont, l’or du temps qui leur dore le regard de patience profonde.

Et cantilènent les vignobles aux ceps dressés sur un long pied droit comme un jeune arbre , et mûrissent les légumes magnifiques dont nous retrouverons la saine succulence à tous les plats. Et secrètent des millions d’abeilles dans des villages entiers de ruches un miel pur de toute pollution tandis que folâtre aux flancs des collines le grand déploiement d’enfance de trente espèces de papillon
 
Que jamais n’y poussent Mac Donald, Coca Cola et Shell. Ignorez Lagerfeld et Benetton, ce n’est pas la vraie vie !

Ottomans, Bulgares, Grecs, les ennemis d’hier ont rendu leurs armes au grand rêve de la paix sur terre. Il faut bien se rendre dans le même avenir que les autres, même si l’on fait semblant de l’ignorer. Les haies plantées il y a une semaine se dessèchent dans l’oubli, le théâtre que l’on a commencé à construire attend la suite des travaux. A quoi bon se hâter ? Le futur vient de toute façon.

Les flèches des minarets continuent de dialoguer avec les bulbes des églises orthodoxes mais les jeunes vont à l’église de l’espérance : celle qui est toujours ouverte et que l’on trouve partout
                                  
En attendant la poétesse envoie sa fille étudier  dans une école de la paix, à l’étranger, afin que plus jamais le petit pays à peine naissant dans les rayons de son soleil ne soit dépecé par les longues canines de ses voisins. « C’est exact », confirme l’ambassadeur : »  Avec -25° cet hiver, il n’y a eu à Skopje aucun mort de froid, aucun SDF laissé au-dehors : ici les gens ont gardé la fierté de l’entraide. » Que pourrait  gagner  de plus un petit pays aussi chaud qu’un cœur ?

À l’entrée du monastère de Lesnovo,  les visiteuses en pantalon sont priées de revêtir de longues jupes : c’est ici un lieu où les sources font encore rêver  la terre.

Dans l’église  éclatante de bleus et d’ambre brasillent les petits cierges sur leurs deux plateaux, celui des morts et celui des vivants  portés par la même tige.
    
Le feu des icônes vient de passer de visage à visage. Bien malin qui l’éteindra.

Sylvie Reff et André Stern
Juin 2009

 

« Les communistes étaient pires que les Ottomans, sur trois cents moines,  ils n’en ont laissé qu’ un seul en vie », remarque le jeune pope, et il conclut en souriant dans sa barbe :

« Le nationalisme, c’est le jouet préféré du diable. »
« Ne beche Lenka rodena, za tija pussti tutuni »
« Lenka n’était pas née pour ces maudits tabacs »

Kosta Ratsine